Au tournant des années 1960, puis jusqu’au début des années 1970, John B. Calhoun a mené une série d’expériences qui ont longtemps été racontées comme une simple histoire de surpopulation. En réalité, l’angle était plus dérangeant. L’idée consistait à retirer du monde tout ce qui, d’ordinaire, explique la souffrance : la faim, le manque d’eau, le froid, la prédation, l’insécurité. À la place, un environnement fermé, stable, protecteur. Une utopie technique. Une cage confortable.
Au commencement, le scénario semble donner raison à la promesse moderne. Les souris s’installent, explorent, construisent, se reproduisent. La vie se déploie comme on déploie une certitude : si les besoins sont comblés, la paix suivra. Puis quelque chose change, sans que la nourriture ne se raréfie, sans que l’eau ne manque, sans que le danger extérieur apparaisse. Ce qui se dérègle n’est pas d’abord le corps. Ce qui se fissure, c’est l’organisation du lien.
Calhoun observe une montée des tensions, des agressions, des blessures, une instabilité dans les dominances. Mais l’élément le plus grave est ailleurs : le futur commence à ne plus être protégé. Les soins aux petits deviennent erratiques, la sécurité du nid n’est plus garantie, la transmission d’un minimum de stabilité se défait. En parallèle, surgit un phénomène presque glaçant : des individus physiquement intacts se retirent. Ils mangent, dorment, se toilettent, évitent la reproduction, évitent la relation, comme si la vie sociale devenait trop coûteuse, trop invasive, trop bruitée. Calhoun les a décrits comme des êtres "beaux", propres, sans cicatrices, et pourtant absents, impeccables et stériles. L’expérience montre alors une vérité brutale : une population peut mourir socialement avant de mourir biologiquement. La catastrophe commence avant l’extinction, au moment où l’existence devient une répétition sans lien.
C’est ici qu’une expression peut s’inviter sans basculer dans la métaphysique : la "mort de l’âme". Non pas l’âme comme entité religieuse, mais l’âme comme ce qui rend la vie plus qu’un fonctionnement : la capacité de lien, de présence, de responsabilité, de transmission, d’attention réelle. La mort de l’âme, dans ce sens, ressemble au moment où tout continue — la respiration, la routine, l’activité — mais où ce qui relie se retire. Les corps restent, mais le monde commun se vide.
Notre société, aujourd’hui, a les traits d’une cage dorée. Les barreaux ne se voient pas parce qu’ils sont confortables. L’abondance est devenue une atmosphère : livraison, divertissement, optimisation, accès permanent, solutions rapides. Les réseaux sociaux ont ajouté une densité nouvelle : moins une densité de corps qu’une densité d’interférences. Contacts incessants, comparaisons sans fin, jugements instantanés, réactions automatiques. La présence est partout, mais la rencontre se raréfie. Le lien est disponible, mais rarement habité. L’attention, elle, est constamment découpée, interrompue, dispersée.
Dans cette cage, la fatigue morale s’installe sans fracas. La souffrance du monde arrive en flux : guerres, ruines, famines, humiliations, cris, visages. Tout est visible, tout est proche, tout est renouvelé. À force, le cœur se protège, non pas en devenant cruel, mais en devenant léger. Le drame devient un élément de décor. L’indignation, un réflexe. La compassion, une charge. La banalisation de l’inhumain est l’une des premières manières dont la “mort de l’âme” s’exprime : pas un effondrement spectaculaire, une usure.
L’intelligence artificielle ajoute une couche encore plus subtile à cette cage dorée. L’outil n’est plus seulement un outil : il devient un interlocuteur, un filtre, un producteur de textes, de résumés, de réponses, parfois même de réconfort. Le gain de temps est réel, et la promesse séduisante : moins d’efforts, moins de friction, moins de silence difficile. Mais le risque n’est pas la machine qui remplace l’humain ; le risque est l’humain qui délègue ce qui le maintient humain : l’effort de comprendre, la lenteur de formuler, la patience d’écouter, la présence non productive. Quand tout devient facile, l’existence peut devenir lisse. Et quand l’existence devient lisse, la relation devient optionnelle.
Le lien parents-enfants se trouve pris au même piège. L’amour est là, incontestable, mais le rythme manque. L’époque demande une disponibilité totale, une performance émotionnelle, une logistique parfaite, une image maîtrisée, et une parentalité exemplaire. Or la présence attentive ne se compresse pas. Elle exige du temps sans distraction, des moments qui ne “servent” à rien sinon à être ensemble. Dans une cage dorée saturée d’écrans, l’enfant et le parent peuvent partager le même salon tout en ne partageant presque plus de monde. L’absence n’est plus un événement : elle devient une habitude polie.
La culture de l’image achève de refermer les barreaux. Le laboratoire de Calhoun a ses “beaux”, propres, intacts, retirés. La cage occidentale, elle, transforme la beauté en projet total : peau, corps, posture, récit, filtre, mise en scène. L’existence devient un portfolio. Rien n’est plus facile que de paraître vivant ; rien n’est plus difficile que de rester présent. Le drame n’est pas l’esthétique en soi, mais son absolutisation : quand le centre de gravité bascule vers la surface, la relation se fragilise, parce qu’elle demande précisément l’inverse — l’imparfait, le lent, le vulnérable, le non optimisable.
Un détour par Orwell éclaire ce paysage sans forcer le trait. Dans 1984, la surveillance est imposée, le langage est tordu, la vérité est réécrite, et la vie intérieure est traquée. Le plus troublant, aujourd’hui, n’est pas la ressemblance littérale, mais la manière dont certaines fonctions ont changé de nature : les “téléscreens” sont dans les poches et souvent désirés ; la novlangue n’a pas besoin d’un ministère, elle peut naître de slogans, de tendances, de polarisations, de phrases prêtes à penser ; la pression n’est pas toujours policière, elle est sociale, algorithmique, mimétique. Une société n’a pas besoin d’interdire la pensée pour l’affaiblir : il suffit parfois de la saturer, de la distraire, de la rendre trop coûteuse.
La force de Calhoun, relue aujourd’hui, n’est pas de prédire un destin. Elle est de rappeler qu’une utopie technique peut échouer si elle ne protège pas la qualité du lien. La cage dorée n’explose pas. Elle continue. Elle produit des existences fonctionnelles, connectées, propres, entretenues, et pourtant de plus en plus isolées, de plus en plus retirées, de plus en plus incapables de porter la souffrance du monde sans se fermer. La "mort de l’âme" ressemble alors à une disparition douce : la perte progressive de ce qui rend la moralité humaine, c’est-à-dire incarnée, attentive, capable de se retenir, capable de voir un visage plutôt qu’un camp, capable de tenir un lien plutôt que de le consommer.
La conclusion tombe avec une netteté inconfortable : le danger n’est pas seulement dans les catastrophes visibles, mais dans la normalisation d’un monde où l’on respire encore tout en se retirant. La cage dorée ne se brise pas par manque de ressources ; elle se délite par manque de présence. Préserver l’âme d’une société, au sens le plus concret, revient à protéger ce qui ne se télécharge pas et ne s’optimise pas : du temps non interrompu, des relations non performées, des familles où la parole redevient lente, des espaces où la vérité n’est pas une option, des lieux où l’on peut être imparfait sans être jeté. Le corps continuera longtemps à fonctionner. Reste à empêcher que l’âme parte la première.
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