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Quand la nuit fait basculer le droit : Venezuela, peur et souveraineté

En pleine nuit, la peur et la violence ont fait irruption dans les appartements vénézuéliens : missiles, bombes, balles, tout a résonné dans le silence des quartiers d’habitation, avant même la levée du jour. De longues heures se sont écoulées avant que le monde réalise pleinement ce qui s’était passé. Certes, dans l’intervalle, les hypothèses ont tracé leur route ; une chose était pourtant certaine : quelque chose avait changé.

Rapidement, les mots ont tenté de rattraper le fracas. Les communiqués ont couru derrière les déflagrations, avec ce décalage tragique que l’histoire impose toujours : la réalité va plus vite que notre capacité à la comprendre. Au Venezuela, le pouvoir a dénoncé une « agression militaire » et annoncé l’état d’urgence. Dans le même souffle, les États-Unis ont revendiqué une opération d’ampleur et la capture du président Nicolás Maduro. Les autres États, eux, ont fait ce que font tous les États lorsque la nuit est trop épaisse : ils ont demandé de « vérifier les faits », appelé à la retenue, convoqué le droit et surtout acheté du temps, ce bien rare quand l’ordre vacille.

Nous avons vu passer des images, entendu des récits, lu des affirmations qui se contredisent. Nous avons senti, aussi, l’envie presque physique de choisir immédiatement un camp, comme on choisit une rive quand on tombe à l’eau. Et pourtant : il y a des heures où la prudence n’est pas une tiédeur, mais une morale minimale. Car ce qui s’est joué cette nuit n’est pas seulement une scène militaire ; c’est une question de principe, une question de droit, une question de philosophie politique au sens le plus concret : qui a le droit de décider pour qui, au prix de quelle peur, et avec quel mandat ?

La question « un État a-t-il le droit de s’en prendre à un autre ? » a deux visages. L’un juridique, l’autre moral. Il serait confortable de croire qu’ils marchent toujours ensemble, main dans la main. Dans le réel, ils se frôlent, s’évitent, se contredisent parfois, comme si l’humanité n’arrivait jamais tout à fait à accorder ses lois et sa conscience.

Juridiquement, l’architecture internationale repose sur une interdiction de principe : le non-recours à la force. La Charte des Nations Unies demande aux États de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État. Les exceptions admises sont étroites : la légitime défense, et l’autorisation explicite du Conseil de sécurité. Sur le papier, la règle est simple. Dans la poussière des événements, chacun tente d’y faire entrer son récit, parfois à coups d’arguments, parfois à coups de portes enfoncées.

Nous sommes face à un angle mort qui dévore le monde depuis longtemps : chacun invoque une histoire qui justifie l’acte. L’un parle de souveraineté violée, d’agression. L’autre parle de menace à neutraliser, de légitime défense, et refuse l’étiquette de « changement de régime » en la maquillant en nécessité. Le droit, alors, ressemble à une porte étroite : on peut toujours essayer d’y passer de force ; mais à cet instant, ce n’est plus une porte, c’est un mur, et le mur saigne.

Moralement, la question devient plus dangereuse encore : même si l’on croyait, ou si l’on voulait croire, qu’un gouvernement est illégitime, tyrannique, voire criminel, autrui a-t-il le droit de décider qu’il doit tomber ? C’est l’argument vieux comme le pouvoir : « nous savons mieux, donc nous agissons ». Il a parfois le visage de la vertu. Il a souvent l’ombre de l’intérêt. Et il a presque toujours, derrière lui, des vies ordinaires qui n’ont rien demandé.

Kant, dans Vers la paix perpétuelle, se méfiait de l’ingérence armée : imposer de l’extérieur, c’est habituer le monde à considérer la force comme un argument politique ordinaire. Autrement dit : une paix durable n’est pas un coup d’éclat, c’est une règle du jeu. Et quand on change la règle au milieu de la partie, les joueurs n’apprennent pas la justice ; ils apprennent la ruse.

Dans la tradition occidentale, on a tenté de domestiquer la violence par des critères : Augustin d’abord, puis Thomas d’Aquin. L’idée de « guerre juste » n’est pas de rendre la guerre belle ; elle est de la rendre rare, et de l’assujettir à des conditions si strictes que la plupart des guerres échouent à les remplir. Plus tard, la réflexion s’est structurée autour de deux exigences : jus ad bellum (quand peut-on entrer en guerre ?) et jus in bello (comment se conduit-on dans la guerre ?). Une intervention peut se dire « animée de nobles intentions » et rester moralement illégitime si elle échoue à des tests élémentaires : dernier recours, proportionnalité, chance raisonnable de succès, distinction entre combattants et civils. Michael Walzer, dans Just and Unjust Wars, le rappelle sans détour : la pureté de l’intention ne suffit pas, parce que les corps n’ont que faire des intentions, ils subissent les effets.

Et c’est ici que nous refusons de tricher avec les mots. La peur, la douleur, l’insécurité ne sont pas des « dommages collatéraux » au sens moral ; ce sont des réalités premières. Quand des missiles frappent, la philosophie cesse d’être un luxe : elle devient une lampe torche dans un escalier sans lumière, un effort pour rester humain quand tout incite à devenir simplement partisan.

« Aider le peuple », on connaît cette phrase. Elle a été prononcée dans trop de langues pour être innocente. Elle peut être sincère. Elle peut être cynique. Elle peut être tragiquement vraie et tragiquement fausse en même temps. Car le peuple n’est pas une personne unique qu’on libère comme on ouvre une porte. C’est une multitude d’existences, de loyautés, de peurs, d’intérêts, de fatigue. Le même événement peut être vécu comme une délivrance par l’un, et comme une humiliation par l’autre. La politique a cette cruauté particulière : elle transforme des personnes en statistiques, et des foyers en théâtre d’opérations.

Même si un gouvernement tombe, rien ne garantit que la liberté arrive. Entre la chute et l’aurore, il y a un couloir : celui des vengeances, des règlements de comptes, des milices, des opportunistes, des « amis » qui deviennent créanciers. Hobbes nous revient alors comme un froid dans la nuque : l’horreur politique absolue n’est pas d’abord l’injustice abstraite ; c’est la guerre de tous contre tous, le moment où la sécurité se dissout et où la vie humaine se rétrécit à une question de survie. Quand la sécurité s’effondre, la morale devient un murmure, parce que la peur crie plus fort.

Alors, est-ce positif pour le peuple ? Nous ne savons pas encore. Prétendre le savoir, aujourd’hui, ce serait confondre désir et diagnostic. Ce que nous pouvons dire, en revanche, c’est ceci : toute action qui se présente comme salvatrice doit être jugée à l’aune de ses conséquences prévisibles sur les civils, pas à la beauté de sa rhétorique. Et si l’on invoque la « responsabilité de protéger », rappelons-le avec netteté : ce principe n’est pas un passe-droit automatique, encore moins un réflexe. Le risque moral est celui de l’exception qui devient règle : on commence par dire « c’est exceptionnel », puis « c’est nécessaire », puis « c’est évident », et bientôt la force devient une procédure. La morale, alors, ne limite plus la violence ; elle la décore.

Revenons à la nuit, aux appartements, au silence déchiré. Dans les discours stratégiques, tout cela disparaît vite : la peur devient un paramètre, la douleur une variable, l’insécurité une ligne dans un rapport. Or c’est précisément cela que l’écriture peut refuser. La peur n’est pas un détail psychologique ; c’est un fait politique. Elle reconfigure les loyautés, accélère les radicalisations, légitime des violences « préventives ». Un peuple terrorisé ne devient pas automatiquement un peuple libéré ; il devient fragile, manipulable, parfois prêt à remettre sa liberté entre les mains du premier protecteur venu, y compris le pire.

Hannah Arendt, dans De la violence, nous aide à ne pas confondre : le pouvoir, capacité collective d’agir ensemble, n’est pas la violence, capacité de contraindre. La violence peut renverser, capturer, neutraliser ; elle peut détruire le pouvoir. Elle ne sait pas, à elle seule, fonder une légitimité qui dure. Quand elle prétend le faire, elle ouvre la porte à ce que nous connaissons trop bien : l’ordre par la peur, puis la peur comme ordre.

Et puis il y a ce théâtre des indignations, où chacun redécouvre la « souveraineté » quand elle sert sa position. Un État a même condamné l’ingérence et brandit le droit ; d’autres lui ont renvoyé son propre miroir quant à ces propres actions sur des territoires souverains étrangers. Oui, l’arroseur arrosé existe. Mais ce rire-là est amer : il ne répare rien. Il souligne seulement que le droit devient trop souvent un costume de circonstance, et non une limite acceptée. Et quand le droit n’est plus une limite, ce sont les peuples qui deviennent des terrains.

Au fond, la question n’est pas seulement « qui a le droit ? » La question est : « qui paie ? » Qui décide à la place de qui, au prix de quelles nuits, avec quels enfants qui n’ont rien demandé ? Il existe une forme de cynisme sophistiqué : celle qui dit que la morale n’existe pas en géopolitique. C’est faux. La morale existe, simplement, elle est souvent payée par d’autres. Elle est externalisée. On l’exporte avec les bombes : ce sont les civils qui la respirent, qui la saignent, qui la pleurent.

Nous pouvons soutenir qu’un régime est oppressif. Nous pouvons espérer une issue meilleure pour un peuple épuisé. Nous pouvons comprendre le désir de « faire quelque chose ». Mais si « faire quelque chose » signifie normaliser l’idée qu’une puissance peut réécrire le gouvernement d’une autre par la force, alors nous plantons une graine empoisonnée : celle d’un monde où la souveraineté n’est plus un principe, mais une permission révocable.

Nous avons besoin, aujourd’hui, d’une discipline intellectuelle : tenir deux vérités ensemble, sans les mélanger. L’oppression interne n’absout pas l’agression externe. L’agression externe n’efface pas l’oppression interne. Entre l’angélisme qui justifie tout par l’intention et le cynisme qui justifie tout par la force, il reste une voie étroite : celle qui refuse de romantiser la guerre, qui refuse de blanchir la violence par des slogans, et qui refuse d’oublier la nuit d’un appartement, la peur qui serre la gorge, la douleur qui ne se comprend pas, et qui ne se comprendra jamais.

Une nuit comme celle-ci change quelque chose. Elle change les institutions, peut-être. Elle change les gouvernements, peut-être. Mais surtout, elle change la manière dont le monde s’autorise à agir. Quand la force franchit un seuil, ce n’est pas seulement une frontière qui tombe : c’est une habitude qui s’installe.

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